MASSANA

ANNALS DE L'ALBERA ARGELERS DE LA MARENDA - ANNALES DE L'ALBERA ARGELES-SUR-MER

vendredi 4 avril 2014

Le Mas Pardès à Argelès-sur-Mer

Le Mas Pardès à Argelès-sur-Mer.
Martine Camiade, Jean Pierre Lacombe-Massot.  Avec la collaboration de Guy Barnades.

© Crédit photos des auteurs. Cette étude sur le Mas Pardès, est parue dans le numéro 43 de Massana-Albera. Décembre 2013 

Le mas d’en Prades (dont le nom a évolué en Pardès) se trouve au sud-ouest de la ville d’Argelès-sur-Mer, sur le flanc de l’Albera, à 235 m d’altitude. Il occupe une plateforme sur la ligne de crête qui part du roc del Grill et descend vers la plaine, entourée à l’est par le ruisseau (còrrec) qui descend de la chapelle Saint Laurent ou ruisseau du mas Pardès (cadastre Napoléon) et à l’ouest par le còrrec de la Ceriga ou du Salt de la Regina (cadastre Napoléon).

  Les premiers documents sur le mas que nous avons consultés remontent au XVIIe siècle. Néanmoins, une prospection de surface réalisée en périphérie de ses bâtiments, sur la plateforme (environ 4000 m2 ) et ses pentes immédiates, révèle une occupation du site beaucoup plus ancienne.

En témoignent des vestiges de murs plus ou moins dégradés, des roches (gneiss) taillées, ainsi qu’un mobilier se composant de débris de céramiques et de nombreuses scories reflétant une chronologie très large allant du haut Moyen Âge au XIXe siècle. Seule une campagne de fouilles archéologiques permettrait d’affiner ces datations.
Ces éléments pourraient attester une occupation du site dès l’époque carolingienne, en relation avec la partie sommitale toute proche du roc del Grill où d’importants vestiges de murs pourraient s’identifier au castrum du Mont Auriol.
Photo : Situation géographique du Mas Pardès et d'Al Sourd, face à Argelès.

Les familles Mauris, Ravell et Soler
               Le 20 septembre 1629, Antoni Nicolau d’Argelès vend à  Joan Mauris, négociant, le mas d’en Prades qui « confronte avec le correch qui desant de la chapelle de saint laurent des monts et entoure ledit correch, Podium (puig) de Bénavent […] et le correch del Salt de la regina[1] ». Le mas, ses dépendances et ses terres représentent 15 ayminates (environ 9 ha). Une « barracha de vaquers » est mentionnée dans la vente, ainsi qu’une jassa[2] dita  « del Roha ».
La famille Nicolau n’est pas inconnue des Mauris puisque la grand-mère de Joan est une Nicolau d’Argelès. La filiation par le jeu des alliances matrimoniales est nécessaire pour maintenir l’intégrité du patrimoine mais aussi pour l’enrichir et le transmettre, aussi pour cela faut-il renforcer la lignée et le clan. 
Photo: Le Mas Pardès des Mauris à Palmarole.  

Joan Mauris, burgès honrat de Perpignan, reconnaît le 11 juillet 1638 le mas d’en Prades en faveur du roi (acte reçu per le notaire Pejoan)[3].

« Item per un mas diruit ab una baraque de vaquers ab parets a aquell contiguas vulgarment dit lo mas de Prades juntament ab las terras de pertinencias de aquell incultas en los termens de dita vila confronta ab lo correch que devalla de la capella de St Llorens de mont ÿ rodeja dit correch lo puig de Benavent ÿ ab la tenencia de Francesch Segi dit lo camp d’en manaut ÿ ab lo correch del Salt de la regina […] ».

En 1641, par testament, il fait de son neveu Maurici Ravell Mauris son légataire universel, à la condition que celui-ci et ses héritiers prennent « lo nom y armes de ma casa [4]». C’est ainsi que le nom de Mauris précèdera celui de Ravell.
Lors de la prise de possession des biens par ce dernier, sont mentionnés les mas d’en Prades et d’en Selva et la devesa[5] achetée à la communauté d’Argelès. On note également la présence d’un puits à glace qui est significative sur le rôle stratégique de ces deux mas remarquablement situés sur les principaux chemins d’accès à la devesa. Le choix et la possibilité d’investir dans cet artisanat dans le cadre d’une diversification de leurs activités par ailleurs ancrées dans l’élevage, traduit le poids économique de ces mas.

« Item altra casa dit lo mas den prades ab totes ses terres y propietats  de tenencies de aquell que abans fonch de Antoni Nicolau.
Item una casa dit lo mas den selva en dits termens situat ab totes ses terres  y tinencies de aquell que fonch de Joseph Reart burges de perpinyà.
Item un devesa dita de la massana ab ça casa vassas pou de gel aygua y les vasses herminis y altres drets de pertinencies de dita devesa que abans fonch de la vila de Arjales[6] ».

Le mas d’en Prades comme les nombreux mas acquis par des bourgeois ou des nobles ne sont pas exploités directement par leurs propriétaires, mais mis en fermage. En 1678, il est affermé pour quatre ans à Antoni Senyarich d’Argelès[7].
Mauris Ravell qui est aussi seigneur de Tatzó d’Amunt[8], meurt cette année là et c’est son fils Thomas né de son troisième mariage avec Maria Angela de Semmenat qui hérite des mas d’en Prades et d’en Selva.
Près de 30 ans plus tard, à la mort de Thomas, la situation a changé : ils sont à l’abandon comme de nombreux mas du massif, conséquence des difficultés économiques et des épidémies qui sévissent de la fin du XVe à la fin du XVIIe siècles. L’inventaire après décès[9], réalisé le 6/03/1706, est révélateur de leur état :

« Item une metterie dirruite [en ruine] avec toutes ses dependences size en la montagne de la present ville d’Argelès nommée lo mas d’en Prades confrontant avec les héritiers de Antoine Laurié, d’orient et de ponent avec Françoise Fipbla, et autres.
Item autre metterie dirruite nommée lo mas den Celba avec toutes ses dependences confrontant d’orient avec Vincent Verges, de ponent avec les garrigues du Roÿ ».

En 1708, la devesa est vendue à la communauté d’Argelès.
A la mort de Thomas, les familles Mauris Ravell, Jorda et de Soler se déchirent sur le partage des biens qui composaient le patrimoine de Maurici Mauris Ravell. Isabel Mauris Ravell Oliver, fille du  premier mariage de ce dernier avec Maria Gràcia Oliver,  avait été nommée usufruitière des biens de Thomas Mauris Ravell i de Semmenat, son demi-frère[10]. Sa sœur Thérèse puis la fille de cette dernière, Josefa Jorda Mauris Ravell mariée à Antoine de Soler, engagent une procédure contre elle, afin de récupérer la partie de l’héritage de Thomas Mauris Ravell[11].
Ce conflit familial ne s’achèvera qu’en 1758. Finalement, le mas revient à Thérèse de Soler et de Jorda, arrière-petite-fille de Maurici Mauris Ravell.
La dégradation des constructions conduit Thérèse et son mari Jean-Joseph de Guanter et Garzanyola, écuyer, à entreprendre des travaux de restauration. Un rapport du 15 novembre 1758[12] établi par des ouvriers royaux  en précise la teneur :

« Il faut refaire à neuf la toiture sauf une poutre qui peut servir et un tiers des tuiles et tout le restant sera mis à neuf.  Il faut rempiéter les murs en maçonnerie les crépir en dehors et enduire en dedans faire une cheminée et une aiguière, la porte en bois à l’entrée est à refaire en faisant servir la ferremente qui s’y trouve bonne.
Plus il faut refaire à neuf le courtal attenant à la métairie qui est entièrement détruit.

Le mas d’en Selve est logé à la même enseigne :

« Il faut réparer tous les murs, les crépir tant en dehors comme en dedans refaire à neuf la porte d’entrée avec la ferremente réparer le four et faire la couverture en tuiles dudit four réparer tout le toit en y plaçant 16 soliveaux  pour le rendre solide et les tuiles nécessaires pour le mettre à l’abri des gouttières
Il faut refaire certaines poutres des murailles à neuf du courtal de ladite métairie rempiéter et crépir tous les restants des murs dudit courtal, refaire à neuf tout le toit dudit courtal on ne pourra se servir que d’un quart des tuiles qui s’y trouvent  et tout le restant seront mis à neuf tant bois qu’autres matériaux dudit toit à cause que « la plus grande parti dudit toit n’a été couvert qu’avec des morceaux de liège ».

En 1787, Thérèse de Soler, déjà veuve de Jean-Joseph de Guanter, étoffe son patrimoine en achetant à son beau frère Marian de Guanter le mas d’al Sourd[13], une propriété de 35 ayminates de terre située tout près du mas Pardès (à l’est) dans l’alleu de Saint Laurent[14].
Le couple n’ayant pas eu d’enfant, Thérèse fait en 1798 de son neveu, François Joseph de Bertran de Palmarole de Soler, plus connu comme général de Palmarole (1755 – 1816), son « procureur général et particulier ».

Les de Bertran de Palmarole

 Nous n’évoquerons que succinctement cette grande famille roussillonnaise, et renvoyons pour de plus amples détails à la communication très documentée de J.M. Tisseyre, parue dans la revue Massana, n°57 du 1er semestre 1996.

Le général descend à la fois des familles Mauris, Ravell et de Soler. Son arrière grand-mère n’est autre qu’Isabel Ravell Oliver (voir ci-dessus) mariée à Louis de Bertran. Leur fils François Bertran Ravell, bourgeois noble de Perpignan a épousé en 1698 Josefa de Palmarola originaire de Talltorta (près de Bourg-Madame). Leur fils cadet, le père du général, François de Bertran et de Palmarole (1714 – 1760), chevalier de Saint-Louis, capitaine au régiment de la Sarre, mourut à la bataille de Québec dans la guerre contre les Anglais. C’était un homme des Lumières, franc-maçon affilié à la loge nobiliaire de la Sociabilité de Perpignan créée en 1744. Homme de lettres également, le chevalier méditait sur les Epîtres de Ciceron tout en achetant Virgile pour son fils[15]. Il avait épousé une cousine au second degré, Louise de Soler et de Jorda, la sœur de Thérèse.

Comme son père, François Joseph embrassera la carrière militaire. Brillant, son parcours n’en sera pas moins chaotique à l’image de la période révolutionnaire traversée.
Après des débuts prometteurs qui l’amènent rapidement au grade de général, il fait le choix de  ne pas s’engager aux côtés de Bonaparte et Augereau dans le coup d’état du 18 fructidor de l’An V. Conséquence immédiate, il est mis à la réforme. Ses demandes de réintégration demeurant vaines, il rejoint Perpignan en 1798 où entre autres compensations il est nommé maire en 1804. Il assumera cette charge jusqu’en 1809, année où son vœux le plus cher est enfin exaucé : réintégrer l’armée, d’abord en Allemagne, puis en 1811 en Catalogne pour combattre dans la guerre que Napoléon mène en Espagne. De 1812 à la fin du conflit en 1814, il est commandant d’armes du fort Sant Ferran de Figueres. Son engagement lui vaudra le titre de   
baron de l’Empire et il sera fait officier de la Légion d’honneur[16].
À son retour, nommé commandant de l’arrondissement maritime de Collioure, il voit à nouveau les aléas de l’Histoire se retourner contre lui : avec le retour des Bourbons sur le trône il est écarté de ses fonctions en septembre 1814 et se retire à Argelès.  L’année suivante il est mis à la retraite avec le grade de maréchal de camp, mais n’aura pas le loisir d’en jouir longtemps ; malade, il meurt dans sa maison d’Argelès le 12/12/1816[17].

Le général de Palmarole et la franc-maçonnerie

François-Joseph est franc-maçon comme son père. Il est nommé par Paris pour implanter à Figueres la loge Les Amis de la Réunion. En moins d’un an, il procédera à son installation solennelle en vue de la régularisation. Le dossier s’ouvre par une lettre du 1er octobre 1812 et la date d’inauguration est fixée pour le 12 février 1813, mais en raison de la guerre, il faudra attendre jusqu’au 24 juin, jour de la Saint-Jean.
Selon le tableau envoyé à Paris le 15 août 1812, deux officiers honoraires figurent en tête de liste : le général de Palmarole, commandant général du fort de Figueres et le général Simon Lefebvre, commandant général de la zone. Parmi les dix-sept membres restants, il n’y a qu’un Espagnol, Lluís Martí, l’Hospitalier de la loge, natif de Figueres, docteur en médecine de 32 ans. Tous les autres sont français.
D’après Quoy-Bodin, dans Le militaire en maçonnerie, les maçons français étaient convaincus que l’implantation de loges sur les territoires occupés constituait une forme subtile de pacifisme, en créant une sorte de terrain neutre où occupants (les officiers français) et occupés (principalement les responsables de l’administration locale) pouvaient facilement se rencontrer.

L’héritage du général



Son père « n’a laissé en mourant que le seul honneur de ses services[18] », et sa mère Louise de Soler « n’a bénéficié que d’une dot très modique ». Sa solde de général n’ayant pas suffit pas à l’enrichir, il doit sa fortune foncière à sa tante Thérèse héritière des nombreux biens des Mauris et Ravell à Argelès, Saint Génis et Claira. Nous avons vu que dès son retour à Argelès en 1798, elle en avait fait son procureur pour gérer ses affaires. Elle lui confirme cette procuration générale un mois avant sa mort, le 17/09/1804, et par testament fait de lui son héritier. Il étoffera ce patrimoine en acquérant en 1807 la chapelle voisine Saint Laurent, vendue par la République comme bien national[19].
Parmi ses propriétés, celle du mas Pardès qui, au cadastre Napoléon de 1813, se compose du mas d’en Prades (désigné Pardès, pâture et maison, surface 10 a 70 ca) et du mas d’al Sourd (également désigné Pardès, rural, surface 2 a 70 ca), de leurs jardins, d’un nombre conséquent de terres labourables, de 10 hectares de bois et de 13 hectares de pâture.
L’ensemble est toujours en fermage. Le 24/07/1814, le général signe un bail pour 4 ans à André Oms d’Argelès[20].
À la mort du général, son épouse, Louise Abrassart hérite de tous ses biens et désigne Joseph Adolphe Sèbe, notaire à Argelès, comme son procureur. En 1848, elle lui vend ses propriétés dont le mas Pardès et trois ans plus tard, par testament, fait de lui son légataire universel[21]. Elle meurt le 1/09/1852 à l’âge de 90 ans.
Le mas Pardès échoit à une de ses filles Marie Louise Sèbe, grand-mère de Louis Massot, mariée à Eugène Pams. Il passe ensuite à Joseph Farrer, grand-père du Docteur Izard dans les années 1920.
Il est aujourd’hui communal, ayant été acheté par la ville d’Argelès-sur-Mer en 2007.
En ruine, une convention entre la mairie et l’association Capbreu pour la cristallisation de ses bâtiments est en projet. Cette même association a restauré il y a peu la font de l’hort qui alimentait le mas en eau.
Photos: Quelques aspects des ruines du Mas Pardès sur les hauteurs d'Argelès.

[1] ADPO 3 E 1/2588, notaire Antich Frou, minutes, 1629.
[2] Jassa ou Jaça : mot catalan qui « désigne un pâturage clos, en montagne, où séjourne le bétail, surtout en été » (Lluís Basseda, Toponymie historique de Catalunya nord, Terra Nostra Prades, 1990)
[3] A.D.P.O., 1 J 179,  article 88.
[4] A.D.P.O., 1 E 553. Testament de Joan Mauris, 24 janvier 1641.
[5] Devesa : vient du latin « defensa », défense ; c’est une terre de pâture ou de bois, mise en réserve à l’usage d’une communauté d’habitants, d’un seigneur, ou encore d’un particulier et interdite aux autres.
[6] A.D.P.O., 3 E 1/5844,
[7] A.D.P.O., 3 E 1/6770, Bernardi March, notaire.
[8] En français Taxo d’Amont, commune de Saint André.
[9] A.D.P.O.,3 E 3/804, 6 mars 1706, Notaire Honofre Albafulla, minutes, f° 41, f° 528 mai 1706. Inventaire des biens après décès de Thomas Mauris Ravell y de Semmenat, fils de la dernière épouse de Maurici Mauris Ravell inhumé dans l’église des Augustins de Perpignan.
[10] ADPO 3 E 3 /804, Honorat Albafulla, notaire de Perpignan, minutes, 1706, f° 21.
[11] A.D.P.O., 9 Bp 503, 22/03/1710 ,  jugement d’enquête. 9Bp 294, 1712, sentence. 9 Bp 497, 1724, sentence.
[12] A.D.P.O., 1 Bp 812.
[13] A.D.P.O., 1 J 179. Aussi désigné mas d’en Sourd.
[14] Bernard Rieu,  « St Laurent du Mont un alleu bénédictin sur le territoire d’Argelès », Editions Massana n°52, 1991
[15] SALA Céline, « L’espace maçonnique entre circulation fraternelle et frontières profanes», Cahiers de la Méditerranée, vol. 73, Les frontières dans la ville, 2006, mis en ligne le 5 novembre 2007.
[16] FERRER BENIMELLI, José A. « La Franc-maçonnerie espagnole en Méditerranée (XVIIIe-XXIe siècles) », Cahiers de la Méditerranée, vol. 72, La Franc-Maçonnerie en Méditerranée (XVIIIe - XXe siècle), 2006, [En ligne], mis en ligne le 17 septembre 2007.
[17] CAPEILLE A., Regard sur un village.. Argelès sans l’histoire du Roussillon, des origines à 1900, Edition Massana, Tome XI, N° 37, 4e trimestre 1979, 229 p., p. 116.
[18] J.M. Tisseyre, revue Massana, n°57 du 1er semestre 1996
[19] Bernard Rieu,  « St Laurent du Mont un alleu bénédictin sur le territoire d’Argelès », Editions Massana n°52, 1991
[20]  J.M. Tisseyre, revue Massana, n°57 du 1er semestre 1996
[21] A.D.P.O., 3 E 58/43, notaire Faustin Aymon, 1851.

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